WECF en direct du Congrès FIGO : Interview n° 3 - Patrice Sutton, research scientist Programme de Santé reproductive & de l'Environnement, UCSF
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WECF en direct du Congrès FIGO : Interview n° 3 - Patrice Sutton, research scientist Programme de Santé reproductive & de l'Environnement, UCSF
10.10.2015
WECF en direct du Congrès FIGO: Interview n° 3 - Patrice Sutton, research scientist Programme de Santé reproductive & de l'Environnement, UCSF

WECF vous propose une troisième interview en direct du Congrès FIGO de Vancouver, autour de la Politique de santé environnementale : Patrice Sutton est scientifique au sein du Programme de Santé Reproductive et de l’Environnement (PRHE) de l’Université de Californie San Francisco, en charge des questions liées à la traduction des données scientifiques en action dans le domaine médical. Elle nous en dit plus sur son travail. Elle a participé en octobre 2014 au colloque Cancer du sein et environnement organisé par WECF France dans le cadre du Ruban de l’Espoir.

Vous travaillez pour le PRHE depuis 7 ans environ, en quoi consiste votre travail au sein de ce Programme ?

Mon travail consiste à m’assurer que le contenu de nos recherches est suivi d’actions. Auparavant, j’ai occupé divers postes et mené des recherches en santé environnementale et santé au travail. Certes, nous ne savons pas tout, mais nous en savons déjà beaucoup et suffisamment pour agir. A l’image de notre publication "Toxic Matters"(une brochure d’information pour les familles ndlr). Nous essayons de faire en sorte que tout le monde agisse de la manière appropriée.

Qu’entendez-vous par « tout le monde » ?

Ted Schettler, auteur de the Ecology of Breast Cancer [que WECF mentionnait en février dernier dans un communiquésur la journée mondiale du cancer] décrit le cancer du sein comme un problème de design : l’environnement est conçu pour rendre le cancer possible. Nous pouvons donc modifier le design de notre environnement pour le rendre meilleur pour notre santé.

Un bon exemple de ce problème est la pollution de l’air extérieur en zone urbaine, notamment liée au trafic routier. Nous le constatons ici à Vancouver et c’est le cas dans de nombreuses villes nord-américaines, européennes et dans le monde : les villes sont conçues pour la voiture. Cette pollution est un immense défi, quelles sont les initiatives des Etats-Unis sur cette question ?

Aux Etats-Unis nous avons le Clean Air Act voté en 1970 (sous une présidence conservatrice pourtant). C’est l’une des réglementations les plus importantes des années 70. Elle limite la concentration des polluants dangereux.

Cette réglementation est-elle efficace et protège-t-elle vraiment la santé ? Est-elle une exception aux Etats-Unis en termes d’action publique ?

La principale conséquence est que les constructeurs de voitures revoient la conception des véhicules. Le Clean Air Act est assez efficace, enfin il reste encore des progrès à faire, comme le montre le tout récent scandale VolksWagen. Le TSCA (Toxic Substances Control Act) est par exemple une réglementation inefficace. Le problème actuellement est la vision de ce que doit être l’action gouvernementale : tout le monde pense que le gouvernement ne peut rien faire et est inefficace. Il y a une différence entre vouloir peu d’action du gouvernement et pas d’action du tout. Les pouvoirs publics eux-mêmes pensent qu’il n’est pas de leur ressort d’agir. C’est le résultat d’un travail du mouvement conservateur pour influencer les mentalités à travers les médias (journaux, télévisions, etc.), à la fin des années 60. On peut notamment mentionner le très influent William Buckley, journaliste et essayiste, chantre du conservatisme, que l’on peut voir dans le documentaire The Best of Enemies qui retraçant le débat pendant la course à la présidentielle en 1968 avec Gore Vidal [aile gauche]. Les officiels sont réticents à agir sur les pollutions et pourtant ils dépensent des milliards dans les armes et les conflits. Cette conception de l’action publique est à mon avis un très gros problème.
Le gouvernement fait pourtant des choses : les industriels continuent à frapper à la porte de l’EPA (Agence de protection de l’Environnement). Mais sans changement d’action politique, le changement ne sera pas possible. Le gouvernement est le seul à pouvoir agir sur les différentes politiques sectorielles (emploi, énergie, transport, agriculture, etc.), même s’il faut du temps. Ce que fait l’EPA a des conséquences pour notre santé.
Mon rôle est donc d’essayer de faire en sorte que les différentes parties prenantes comprennent la science et agissent, qu’il s’agisse des pouvoirs publics, des communautés, du monde médical, etc.

Nous sommes ici à Vancouver au Congrès FIGO où pour la première fois des gynécologues obstétriciens du monde entier ont pris position en lançant un appel à réduire les expositions aux pollutions chimiques. Est-ce que vous êtes surprise de cette initiative, est-ce que c’est une évolution que vous constatez- le milieu médical est-il aujourd’hui convaincu de l’impact des pollutions sur la santé ? En France par exemple, certains professionnels de santé sont encore réticents à admettre cette hypothèse et ne s’emparent pas de la question de la santé environnementale.

On a en effet vu une évolution. Dans les années 90, l’ouvrage « Generations at risk » est un point de départ pour la prise de conscience en matière de santé reproductive. En 2013, la prise de position conjointe de l’ACOG (American Congress of Gynecologists & Obstetricians) et de l’ARSM (American Society for Reproductive Medecine) constitue un bon exemple de cette prise de conscience, au niveau national. Aujourd’hui, avec l’Appel de FIGO (Fédération Internationale des Gynécologues Obstétriciens) l’Appel devient global et c’est parfaitement logique, car la question est globale. Cet Appel est essentiel, car il montre que les données scientifiques sont là et qu’elles sont solides. Ce que je mange, les vêtements que je porte, etc. tout cela peut avoir des conséquences pour d’autres personnes dans le monde. Une perspective globale est nécessaire pour développer des solutions équitables.

On constate que même dans des pays dits « développés » comme l’Union européenne ou les Etats-Unis, il est difficile de faire de la santé environnementale une priorité pour l’action publique. Qu’en est-il pour les pays ou les zones où les populations doivent faire face à des guerres, des évènements climatiques, la pauvreté, etc. et sont dans des situations critiques ? Lorsque cela peut sembler « impossible » ou non « réalisable », par exemple si la priorité est de manger, même s’il faut manger des aliments toxiques. La justice sociale et environnementale est l’un des 4 axes de l’Appel de FIGO, comment faire en sorte de la mettre en œuvre ?
Je n’accepte pas que cela ne soit pas « possible » ou « faisable » parce que les populations sont pauvres. C’est une question de volonté politique, de manière d’organiser nos sociétés. Bien sûr la question est complexe : ce qui peut marcher à Los Angeles peut ne pas être adapté pour le Bengladesh. Les solutions doivent être pertinentes du point de vue culturel. Si nous voulons vraiment en finir avec la pauvreté, cela est possible. Il existe des ressources, c’est juste que la répartition de ces ressources est très inégalitaire. Dans les pays avec moins de ressources, même une petite action, à petite échelle peut avoir des conséquences très importantes.

Je travaille pour une ONG, et donc je vous pose la question : est-ce que vous pensez que les chercheurs, les scientifiques, les activistes, monde médical doivent travailler ensemble pour faire changer les choses ? Chaque groupe a ses spécificités et sa manière de voir, et on sait que des obstacles doivent être surmontés pour ces collaborations. Menez-vous par exemple des projets avec des ONG ou la société civile ?

Notre travail à l’UCSF n’est pas celui d’activistes, mais il n’est ni meilleur, ni pire, il est seulement différent. Il y a beaucoup de choses à faire, et chacun a son rôle à jouer. Chaque contribution est cruciale. Nous sommes une partie du puzzle, nous faisons partie d’un mouvement plus large. ET oui, bien sûr, nous devons collaborer et reconnaître quelle est notre expertise. Nous collaborons à une traduction des données scientifiques pour un usage, une information. Bien sûr, il faut replacer ces informations dans leur contexte : notre travail n’est pas de prendre une décision pour les populations, cette décision se passe à un autre niveau, comme le montrait par exemple Katsi Cook (représentante des peuples autochtones de la nation Mohawk, communauté d’Akwasane) ce matin.

Justement, j’allais vous parler de Katsi Cook. WECF est une ONG qui se préoccupe des droits des femmes et des droits des plus démunis : lors de sa présentation, Katsi Cook a illustré les pollutions industrielles graves dont souffre sa communauté. Or sa communauté est terriblement impactée par ces pollutions, et nous l’ensemble de la société bénéficions de ces usines et de leur production, nous pouvons nous sentir coupables de cette situation, car les usines sont localisées au cœur de sa communauté. Les usines polluantes sont forcément quelque part, sauf si on stoppe ces activités polluantes. Dans ce cas précis, d’une communauté attachée à son territoire, fortement pollué, comment faire pour garantir un retour à la normale ? Cela nous amène à la question de la dépollution et du principe pollueur-payeur – qui existe en droit mais très peu mis en œuvre. On sait que des entreprises de dissoudre une filiale responsable d’une pollution – ensuite l’absence d’entité juridique empêche le recours ou la responsabilité. Comment cela se passe-t-il aux Etats-Unis ? En France ce sont souvent les pouvoirs publics qui payent pour la dépollution, et non pas les entreprises polluantes ?

Je ne connais pas précisément la situation, mais je sais qu’en 2007 lors d’un congrès sur la santé reproductive cette question a été abordée. Je pense qu’il faut un réel changement de mentalité.

Je pense également à un autre élément : les partenariats public-privé. Souvent on constate qu’un investissement public existe puis lorsqu’une entreprise est rentable, elle est privatisée, puis lorsque des pollutions sont générées, les coûts sont supportés par la puissance publique. Que pensez-vous donc des partenariats public-privé ? Je sais que Tracey Woodruff est très méfiante, en raison des risques de conflits d’intérêt.

Je pense que l’intégrité de la science est menacée. Les recherches nécessitent des moyens. Avec la baisse importante des crédits de recherche, des chercheurs peuvent être tentés d’accepter de l’argent d’entreprises privées, qui financent des recherches parce qu’elles attendent un certain résultat. Des études ont montré que des études menées avec de l’argent de l’industrie n’auraient pas donné les mêmes résultats si elles avaient été menées de manière indépendante. Cet élément est essentiel, et malheureusement très négligé.
Moi-même je lève des fonds, et nous sommes responsables devant nos bailleurs.

Cela nous amène à ma dernière question : celle de la protection des lanceurs d’alerte. On sait que des scientifiques sont sous pression pour avoir lancé des alertes, il y en a beaucoup. Certains peuvent même en arriver au suicide. Des femmes scientifiques sont également très affectées par cette situation. Existe-t-il une protection des lanceurs d’alerte aux Etats-Unis ?

Il y en a une, mais je ne sais pas si elle est totalement efficace. Le droit à l’information est très important mais il y a encore des progrès à faire. Par exemple, certains comme Bradley Manning payent un lourd tribut pour avoir révélé à Wikileaks des informations sur des documents militaires classifiés.

Interview réalisée et traduite de l’anglais par Elisabeth Ruffinengo pour WECF.

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